Cartographier les lieux nommés dans Dora Bruder de Patrick Modiano
« PARIS. On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1 m 55, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41, boulevard Ornano, Paris. »
Patrick Modiano, Dora Bruder, 1997 (avis de recherche paru dans Paris-Soir, 31 décembre 1941)
On aurait pu choisir n'importe quel texte ancré dans une ville car la littérature a toujours eu un rapport particulier à la géographie et certains auteurs poussent cette relation à un degré de précision proche de l'obsession. James Joyce, à propos de Dublin, disait vouloir en faire une description si complète que, si la ville venait un jour à disparaître, on pourrait la reconstruire à partir de son livre. Dubliners (1914) et Ulysses (1922) tiennent cette promesse : chaque rue, chaque pub, chaque église sont nommés avec une précision qui a depuis longtemps attiré l'attention des géographes autant que des littéraires (Gunn et Hart, 2004).
En France, la tradition est aussi ancienne. Victor Hugo construit Notre-Dame de Paris (1831) sur une topographie minutieusement reconstituée. Dans Les Misérables (1862), la fuite de Valjean dans les égouts de Paris ou la bataille des barricades du faubourg Saint-Antoine sont cartographiables quasiment rue par rue. Zola fait de même avec le quartier de la Goutte-d'Or dans L'Assommoir (1877), un périmètre du 18e arrondissement qu'il arpente lui-même avant d'écrire et qui est aujourd'hui, par coïncidence, le même quartier que celui de Dora Bruder.
Ce constat a conduit, ces vingt dernières années, au développement d'une approche que l'on regroupe sous les termes de cartographie littéraire ou de géocritique. Moretti (1998) en a posé les bases en montrant que la carte peut faire apparaître des connexions entre textes et espaces que la lecture seule ne révèle pas : « La géographie n'est pas un contenant inerte, n'est pas une boîte dans laquelle l'histoire culturelle se déroulerait, mais une force active qui traverse le champ littéraire et le façonne en profondeur » (Moretti, 2005).
Westphal (2007) a structuré cette intuition dans le cadre théorique de la géocritique, en faisant de l'espace littéraire non pas un simple décor mais un objet d'étude à part entière. C'est le point de départ de ce travail : traiter les toponymes d’un texte littéraire comme un corpus de données spatiales, l’analyser avec les outils SIG et voir ce que la carte révèle qui ne peut être perçu simplement par la lecture.
Fig 1. Extrait de Dora Bruder (Gallimard, 1997, montrant l'extraction des références toponymiques : bd Ornano, rue Championnet… (annotations manuscrites de l'auteur de l'article)

Dora Bruder comme cas d'étude
Dora Bruder (Modiano, 1997) est un cas presque parfait pour cet exercice. Le roman est une enquête : Modiano cherche à reconstituer la vie d'une adolescente juive disparue pendant l'Occupation, en partant d'un avis de recherche trouvé dans un vieux journal. Il avance en consultant des archives, en arpentant les rues du 18e arrondissement et en citant des adresses précises : le 41 boulevard Ornano, le pensionnat du Saint-Coeur-de-Marie rue de Picpus, la caserne des Tourelles boulevard Mortier, le camp de Drancy, etc. Ce ne sont pas des lieux inventés mais des adresses que l'on peut géocoder, projeter sur une carte, analyser spatialement.
La particularité du texte de Modiano tient à sa double temporalité : il y a le Paris de 1942 que Dora traverse et le Paris des années 1990 dans lequel l'auteur mène son enquête. Les deux coexistent dans le même livre et parfois dans la même phrase. Superposer ces deux couches dans un SIG, c'est rendre visible ce que les écrivains appellent le palimpseste urbain (Westphal, 2007, p.171-173) : une ville où les époques s'accumulent sans jamais s'effacer tout à fait. Westphal l'exprime ainsi : « La ville se présente comme un palimpseste dont les diverses strates gardent la mémoire de leurs habitants et de leurs usages successifs. L'espace référentiel n'est jamais neutre : il est chargé de toutes les présences qui l'ont traversé. »
C'est exactement ce que Modiano (1997, p.147) cherche à faire dans son enquête. Vers la fin du roman, il écrit à propos de Dora : « Je ne saurai jamais comment elle passait ses journées, où elle se cachait [...] C'est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d'occupation [...] n'auront pas pu lui voler. » La carte ne révèle pas ce secret. Mais elle fixe le périmètre d’étude.
De l'extraction au géocodage
La première étape est la plus simple en apparence et la plus longue : lire le texte et noter tous les lieux nommés. Il n’est pas possible d’utiliser un traitement automatique. Il faut noter chaque référent géographique avec sa mention exacte dans le texte, le type de lieu (domicile, institution, espace de passage) et une appréciation du degré de certitude.
Parmi les références géographiques présentes dans le roman, tous les lieux n'ont pas été retenus. Les mentions répétées d'un même lieu (le boulevard Ornano revient de nombreuses fois) ne génèrent qu'une seule entité dans la base. Les références trop vagues ou les lieux simplement évoqués sans ancrage spatial précis ont été écartés, faute de coordonnées fiables. Le fichier permet de couvrir l'ensemble de la trajectoire documentée de Dora Bruder et les lieux de l'enquête de Modiano.
Ces données sont ensuite structurées dans un fichier CSV avec les colonnes essentielles : un identifiant, le nom tel qu'il apparaît dans le texte, l'adresse normalisée contemporaine, le type de lieu, l'époque. C'est à partir de ce fichier que le géocodage est réalisé, en interrogeant la Base Adresse Nationale (BAN), le service officiel du gouvernement français accessible librement à adresse.data.gouv.fr. Pour chaque adresse, l'API renvoie des coordonnées longitude/latitude ainsi qu'un score de confiance entre 0 et 1. Un score faible signale une adresse ambiguë ou introuvable, ce qui arrive notamment pour les lieux disparus ou renommés depuis 1942.
Fig. 2 Extrait de la table attributaire

Le fichier CSV enrichi des coordonnées est ensuite importé dans QGIS. L'ajout de fonds de cartes historiques, via l'outil « Remonter le temps » de l'IGN ou les plans parcellaires de Paris Archives, permet de vérifier la cohérence des points et d'ajuster manuellement les quelques lieux dont la morphologie a changé depuis l'Occupation. Le résultat est une couche vecteur de points, chacun qualifié par ses attributs, prête pour l'analyse spatiale et la restitution cartographique.
Ce que la carte ajoute à la lecture
Une fois les points projetés, quelque chose saute aux yeux que la lecture ne restitue que progressivement : presque tous les lieux de la vie de Dora tiennent dans un rayon de cinq kilomètres autour du boulevard Ornano. La carte rend cette concentration immédiate. Elle dit, d'un seul coup d'œil, ce que le roman dit au fil des pages : le fait que Dora n'a jamais vraiment quitté son quartier.
La construction du trajet de Dora sous forme de géométries LineString ajoute une dimension supplémentaire. Cinq segments couvrent l'ensemble de sa trajectoire connue : l'inscription au pensionnat à l'automne 1941, les deux fugues dont les itinéraires restent hypothétiques, la chaîne d'internement de l'été 1942 (commissariat du 18e, dépôt, caserne des Tourelles, Drancy), et la déportation vers Auschwitz le 18 septembre 1942 par le convoi n°34. Les segments documentés et les segments reconstitués sont symbolisés différemment, ce qui permet de matérialiser visuellement l'incertitude au cœur même de la carte.
Fig. 3. Lieux nommés et trajectoire dans Paris

Fig 4. Trajectoire complète Paris vers Auschwitz

Références
Gunn, I. et Hart, C. (2004). James Joyce's Dublin : A Topographical Guide to the Dublin of Ulysses. Londres : Thames and Hudson.
Modiano, P. (1997). Dora Bruder. Paris : Gallimard.
Moretti, F. (1998). Atlas of the European Novel 1800-1900. Londres : Verso.
Moretti, F. (2005). Graphs, Maps, Trees : Abstract Models for a Literary History. Londres : Verso.
Westphal, B. (2007). La Géocritique. Réel, fiction, espace. Paris : Editions de Minuit.